mercredi 28 janvier 2015

Alzheimer me l'a enlevée...



Il y a trois ans, en 2012, lorsque nous avons pris la lourde de décision de placer Ma Mamie en maison de retraite médicalisée, Alzheimer m'avait déjà pris Ma Grand-Mère.
Cette putain de maladie, à la destruction lente et massive avait déjà pris possession de Ma Mamie.

Tout avait commencé par des pertes de mémoires (que nous mettions sur le compte de la sénilité...à 90 ans...normal). Et puis, petit à petit, elle a glissé vers une paranoïa toujours plus forte, toujours plus inquiétante. Elle ne se sentait pas en sécurité. Et pour cause, son corps était possédé par cette maladie vicieuse et insidieuse. Elle avait peur de tout, tout le temps, elle avait peur des autres, elle avait peur d'elle-même ...aussi...je crois.
Barricadée derrière sa porte d'entrée, dans son appartement, elle se camouflait derrière ses casseroles (pendues à la porte), et elle soupçonnait tout le monde (y compris nous parfois). Elle pensait que quelqu'un la battait, dans son sommeil. Moi je crois que c'est Alzheimer qui prenait possession de son corps et qui lui faisait mal.

Nous avons donc du prendre la décision de la transférer dans un établissement spécialisé, le cœur gros. Nous savions que ce serait le début de la fin. Nous savions qu'elle nous en voudrait pour le restant de ses jours. Nous savions qu'elle ne s'adapterait pas vraiment. Mais nous n'avions pas le choix. Alzheimer est tellement mauvais, tellement insaisissable, que nous ne pouvions pas prendre en charge notre Mamie... seuls, sans aide médicalisée.
Elle s'était isolée les derniers temps, elle ne sortait plus, ne voulait voir personne, ne parlait même plus au téléphone (toujours paranoïaque...même au téléphone ... putain de maladie !).
Il fallait que nous la sortions de là, il le fallait à tout prix, pour elle, mais je dois bien l'avouer, aussi pour nous. Il en découlait du bien-être de chacun. De notre tranquillité d'esprit, de la savoir entourée, soignée et suivie médicalement. Et pour elle, c'était toute sa vie qui en dépendait. Elle pourrait continuer à vivre dans un environnement adapté à sa maladie, avec du personnel formé et d'autres Papis et Mamies, comme elle, avec un grand besoin de sociabilisation et de contact.

On avait un peu honte de la laisser là, mais on n'avait pas le choix.
On a tout fait pour qu'elle se sente bien. Mais elle ne s'y est pas vraiment fait, nous reprochant sans cesse de ne pas l'avoir prise avec nous... Mais je n'étais que sa petite-fille... avec ma vie, ma famille, mon fils, mon boulot... Comment aurais-je fait ?
Et puis, petit à petit, les reproches se sont estompés...parce qu'Alzheimer faisait bien son boulot. Petit à petit, sans même qu'on s'en rende compte, Alzheimer vidait le corps de Ma Mamie. Il vidait sa tête, ses souvenirs, il vidait même son corps au sens littéral du terme puisqu'elle maigrissait à vue d’œil.   Plus rien ne l'intéressait vraiment. Elle n'avait plus l'appétit de la vie. Au fond, elle vivait là, sans attaches, sans souvenirs, sans visites... Alzheimer s'installait de plus en plus, prenait de la place en elle en balayant ses souvenirs un à un. Ses enfants devenaient des étrangers, ses amies de toujours aussi, elle ne savait plus son âge, elle ne reconnaissait plus ses vêtements, ses affaires personnelles...mais par chance (par miracle) elle me reconnaissait encore.

J'étais sa petite fille chérie, et elle se souvenait de moi. Elle se souvenait de nous, de nos moments partagés, mais c'était tout. Plus de discussions ensemble, plus de partage. A présent, on s'embrassait fort, on passait du temps ensemble l'une à côté de l'autre, mais nous ne partagions plus rien. Même pas la parole! Parce que sa carcasse vide ne pensait plus, ne se projetait plus, ne se questionnait plus... Seule la violence parfois retentissait en elle. Une violence abusive et hommasse, qui prenait tout à coup tout son espace. C'est dans ces moments d'une extrême violence qu'elle a insulté et tapé les êtres les plus chers à mes yeux. Elle n'avait plus de retenue et pouvait être extrêmement grossière. J'ai vu Ma Mamie me faire un doigt d'honneur. J'ai vu Ma Mamie (la même qui m'a appris à lire) insulter ma mère...au point que j'aurais pu la gifler pour qu'elle arrête ce spectacle effroyable.
Ces accès de violence étaient rares mais très virulents. Je mettais parfois plusieurs mois à revenir vers elle après de telles paroles. Des mois passaient sans que je puisse faire un pas vers elle. J'avais trop mal de la voir comme ça. J'avais trop mal de l'entendre tenir de tels propos, elle qui m'a appris à me tenir droite.
C'est comme ça, à cause de tous ces détails, à cause de l'accumulation de tant de vide et de tant de haine, que je me suis éloignée d'elle. Physiquement, pas dans mon cœur. J'avais de plus en plus de mal à lui rendre visite, car je voyais bien qu'Alzheimer s'était totalement emparé d'elle, et je vous l'avoue, je lui en voulait un peu de s’être laissée prendre au piège. Je voulais encore de nos discussions interminables, je voulais encore de ses conseils avisés que je n'écoutais jamais, je voulais encore des ses baisers qui claquaient sur mes joues, parfois pendant plusieurs longues minutes d'affilée... Et elle, elle me quittait, au profit d'une maladie de merde, qui la bouffait de l'intérieur.

Aujourd'hui, c'est avec le coeur gros que je lui dis Adieu ! Parce qu'aujourd'hui, ça n'est plus Alzheimer qui m'a pris Ma Mamie, mais la vie. Cette putain de vie qui nous retire des êtres chers et nous laisse l'âme en peine.
Ma Mamie nous a quitté hier soir, suite à deux infarctus coup sur coup. C'est même pas Alzheimer qui a eu raison d'elle! Non. C'est sûrement son cœur qui en a eu assez de se sentir vide.

Alors ce soir, mon coeur est lourd, mon âme en peine. Mes jambes flageolent à l'idée de devoir affronter ses funérailles. Mon coeur lui aussi est vide ce soir, parce que Ma Mamie, une partie de moi, est partie.
Mais la bonne nouvelle, c'est qu'à présent nous avons balayé Alzheimer, nous lui avons mis un bon coup de pied au cul pour qu'il dégage de nos vies, et nous rende Ma Mamie, telle qu'elle était avant. Mes souvenirs d'elle, avant, sont intacts, et je ne veux garder que ceux-là.
Ma Mamie, avec ce masque terrifiant de la maladie, avec son corps vide et son expression hasardeuse n'était pas Ma Grand-Mère. Aujourd'hui, je peux enfin la retrouver comme cette femme aimante, qui m'a appris à lire, appris à faire du vélo, celle qui me réchauffait les pieds le soir dans le lit, celle qui me préparait mes petits plats préférés, celle qui venait me chercher au collège avec un manche à balais pour m'aider à porter mon cartable trop lourd (et qui me mettait la honte), celle-là même qui m'a appris à jouer à la belote et qui me regardait pleurer, dans le coin de la porte, à la fin de chaque épisode de Candy...cette femme merveilleuse qui a embellit mon enfance. C'est elle dont je me souviens aujourd'hui...laissant de côté l'épisode Alzheimer qui l'avait défigurée pour un temps seulement. Alzheimer n'a pas eu raison de nous.

Je t'Aime Mamie...je m'en veux de ne pas avoir pu te dire au-revoir. Je m'en veux de ne pas être venue te voir plus souvent ces derniers temps...mais Alzheimer m'avait volé ma Grand-Mère... et je te ne reconnaissais plus. Aujourd'hui, je te retrouve, libérée de ce fardeau et je te dis MERCI de m'avoir aimé! 



Il fallait que je vous écrive ce billet, parce que ce blog est un peu de moi, parce que ce blog a pour vocation de partager des tranches de vies, et parce que je veux, par delà de cette lettre d'Amour à Ma Mamie, vous dire à quel point Alzheimer est une maladie terrible et que, si vous vivez ce que j'ai vécu, vous passerez forcément par des moments de doutes de désespoir, de haine et de colère...bien normal face à cette vérole répugnante.

10 commentaires:

  1. Ma caille belle, toutes mes codoleances toi et tes proches. Toutes mes pensées vous accompagnent en ce moment douloureux.
    Nous aussi, nous avons perdu une personne chere, a cause de cette mauvaise maladie. Mon Pepé Valentin il y a desormais plus de 10 ans.
    Il y a encore des progres a faire pour trouver des solutions a cette maladie, mais pour nous, ils arriveront trop tard. Nos chers, personne ne nous les rendra. Ils continuent a vivre, cependant, dans nos souvenirs et dans nos coeurs.
    La perte d'une Mamie est penible, c'est un "morceau" de notre propre histoire qui s'en va, mais ce qu'elles nous laissent est l'amour qu'on porte en nous et ce lien qui ne nous quitera jamais.
    Je t'embrasse Vi, Courage.
    Christelle C.

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    1. Merci Christelle, merci ma caille pour ton message. Tu as raison, mon Amour pour elle, je le garde, au fond de moi...et ça, personne ne pourra me l'enlever.
      Je t'embrasse fort !

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  2. Myriam ADELHANOFF29 janvier 2015 à 08:35

    Que dire de ce billet, très émouvant et très touchant, d'autant plus que j'ai connu la même situation il y a plusieurs années.
    Beaucoup de courage pour les prochains jours et pour la suite

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    1. Merci Myriam, c'est vrai qu'il en faut du courage, surtout quand on assume toutes les démarches...pas simple de vider sa chambre, pas simple de se projeter dans ses obsèques...mais heureusement, mon mari, ma maman, mon fils et mon frère m'épaulent et puis, mes amis aussi....et j'ai l'immense chance de voir de nombreux lecteurs du blog (comme vous) avoir cet élan d'amitié que je n'aurais pas soupçonné ! Merci !

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  3. Je te le redis ici. Plein de courage pour ces moments difficiles à toi et ta famille. Il n'y a pas de mots pour apaiser la douleur ,pour combler l'absence, mais les doux souvenirs et la chance d'avoir partagé de beaux moments, d'avoir connue une belle personne aident à avancer. Biz Èlo

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    1. Effectivement Elo, c'est ça qui m'aide : mes souvenirs. Et j'en ai des tonnes avec elle puisqu'elle a largement participé à mon éducation. C'est ce que je veux garder en moi ... la maladie, je l'ai foutue à la porte !
      Bises

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  4. Je pense bien à fort à toi. Tes mots m'ont touchés et émus.. . C'est une magnifique déclaration d'amour <3

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    1. C'est ce que je voulais : lui dire mon amour.
      Merci Marie-BE bises

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  5. Je suis sincèrement désolée de lire une si triste nouvelle, ayant perdue ma grand-mère l'année dernière je partage votre forte douleur.
    Toute mes condoléances
    carine et françois

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    1. Merci Carine (et François) pour votre message. En effet, c'est une étape douloureuse. Cela fait 5 jours qu'elle est décédée, le chagrin est toujours présent.
      Merci pour votre soutien !

      Virginie

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